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LAURENCE CHELLALI

Non-lieu

“Si un lieu peut se définir comme identitaire, relationnel et historique, un espace qui ne peut se définir ni comme identitaire, ni comme relationnel ni comme historique définira un non lieu. »

Marc Augé, « Non-lieux, introduction à une anthropologie de la surmodernité ».

Pour illustrer cette définition, Marc Augé cite les exemples des échangeurs d’autoroute, des moyens de transport, et même les camps de transit pour réfugiés où les gens ne vivent pas mais sont en mouvement (ou en instance de mouvement). Pour lui, ces espaces sont des non-lieux. À ceux-ci, il oppose les lieux où les gens vivent, sont installés et peuvent se définir comme venant d’ici. Ils tissent des relations sociales sur un socle commun et en produisent l’histoire.

Mais il ajoute aussi que les lieux et les non-lieux n’existent jamais sous des formes pures et que ce sont plutôt des polarités fuyantes. Ainsi, le premier n’est jamais complètement effacé et le second ne s’accomplit jamais totalement.

C’est dans cette imperfection que j’ai vu la poésie du non-lieu. Au dessus de ma tête, c’est un enchevêtrement d’échangeurs de voies à grande vitesse et de lignes de métro aériennes. À mon niveau, un nouvel enchevêtrement de croisements entre routes et chemin de fer, et même les travaux en cours n’arrivent pas à faire ralentir le traffic et les occupations frénétiques des passants, des conducteurs de voitures et de scooters.

Et pourtant, le marchand de 4 saisons est là lorsque les barrières du train se baissent, et profite de l’arrêt forcé des gens pour proposer ses fruits. Plus loin, le conducteur de bus a garé son engin dans le parking du terminus et sa journée de travail est finie. Quantités dérisoires au regard du flux immense des passants, ces deux travailleurs donnent soudain un sens différent à cet espace parce qu’il devient leur lieu de travail.

Cet endroit m’a touchée car il m’a révélé la beauté de l’insignifiant et la poésie de la condition humaine qui s’acharne à accélérer le temps et à rétrécir relativement l’espace par la multiplication de ces non-lieux dans l’urbanisme contemporain. Il m’a permis de comprendre que le non-lieu ne signifie pas absence ou vide, mais qu’il se situe dans une parenthèse sans Histoire où on est là sans y être pleinement.

On traverse le non-lieu pour rejoindre nos vies.

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